L’information scientifique et les médias dans le débat sur les gaz de shale

Marc Durand, ingénieur-géologue

Marc DurandMarc Durand a une formation d’ingénieur-géologue (B.Sc.A  et  Ing.) obtenue à Polytechnique en 1968. Professeur-chercheur en géologie appliquée  au département des Sciences de la Terre de l’Université du Québec à Montréal de 1974 à 1999, il a fait pendant toute sa carrière l’étude des questions géologiques en rapport avec les aménagements et les travaux d’ingénierie.  Il a contribué à former une partie non négligeable des géologues diplômés au Québec. Malgré cela, il évite de se désigner par le terme « géologue », car techniquement cette appellation est réservée au Québec pour les membres de l’Ordre des Géologues du Québec (OGQ), un organisme créé après sa prise de retraite. Il se présente comme ingénieur-géologue, expert dans les questions géotechniques touchant le shale d’Utica et les autres composants de la géologie ordovicienne de la plaine du St-Laurent, son domaine d’expertise et de recherche. Il a été témoin-expert pour des tunnels dans ces formations rocheuses. Il est donc, malgré la retraite, demeuré bien actif, notamment dans le dossier des shales gazéifères.

Témoignage

Les chercheurs et chercheuses en sciences travaillent le plus souvent en « vase clos », ce vase clos étant le milieu scientifique de leur propre secteur de recherche. Les résultats des recherches sont le plus souvent diffusés dans des publications revues et lues par des pairs.

Il est plus rare que les résultats de leurs recherches soient présentés dans des rapports techniques destinés à des autorités gouvernementales, mais cela arrive à l’occasion pour des sujets d’actualité où les gouvernements sont confrontés à la nécessité de prendre une position, ou de déposer une politique d’encadrement ou d’orientation. Les rapports produits par des scientifiques ne sont pas les seuls qui sont alors déposés, car les décisions politiques doivent prendre en considération bien d’autres éléments de la problématique : les aspects économiques, politiques, les perceptions du public, etc. Ces derniers aspects sont le plus souvent largement connus de l’ensemble des acteurs et actrices de la société et bien diffusés auprès de ceux-ci, alors que les aspects scientifiques demeurent plus confinés dans le seul « vase clos » des scientifiques.

Il y a une grande nécessité de vulgarisation scientifique auprès de tous les acteurs et actrices; la présentation des aspects scientifiques d’un sujet de société dans un seul mode de diffusion n’atteint pas son objectif. Les rapports scientifiques adressés à des organismes gouvernementaux n’ont pas l’effet qu’ils devraient avoir en raison de ce manque de diffusion auprès des autres actrices et acteurs sociaux. La vulgarisation scientifique, celle qui peut être faite de façon très large dans les médias, apporte une contribution essentielle. La perception que le public a d’un sujet d’actualité controversé peut changer radicalement quand la vulgarisation scientifique réussit à l’informer des données complètes d’un sujet et non pas simplement de ce que les autres acteurs et actrices en disent.

Prenons l’exemple controversé des gisements d’hydrocarbures non conventionnels. Initialement, les médias relatent les énoncés-chocs des promoteurs : « des milliards sont disponibles à Anticosti! On ne peut se priver de ces dollars! » C’est une vue bien partiale et fort peu étayée, mais cela fait choc. C’est repris tel quel par d’autres, qui en font un manifeste à l’occasion (Bisson et coll., 2014); les médias sont lancés sur cette piste. D’autre part pour tout projet maintenant, des opposants montent aux barricades avec des slogans parfois aussi peu réfléchis : « Vol du siècle! », « Il faut nationaliser la richesse », etc.

Dans le cas que je choisis comme exemple, des données scientifiques objectives existent : entre autres, l’étude de la firme albertaine Sproule (Carsted, Karri et Romanov, 2011) fait la synthèse des données de terrain de l’île. C’est un rapport technique produit par une firme spécialisée; un bon rapport, mais auquel il manque le volet de la vulgarisation scientifique. Peu de gens, parmi ceux qui se sont prononcés POUR ou CONTRE l’exploitation d’Anticosti, ont lu, ou ont la capacité de lire, ce type de rapport technique.

Ce sujet est pourtant d’importance non négligeable; des fonds publics sont engagés, des décisions sont prises en fonction des pressions à gauche et à droite (promoteurs, opposants). Où sont les acteurs et actrices du milieu scientifique? Plutôt absents, à vrai dire. Le fait qu’on ne leur a pas demandé leur avis ne doit pas servir d’excuse à cette absence dans le débat.

Il est vrai que les chercheurs et chercheuses universitaires gardent toujours une grande réserve; ils n’aiment pas se prononcer sans avoir en main des données de leur propre recherche. Ce processus est lent; par exemple, un chercheur qui jugerait le sujet intéressant se préparerait à intervenir en quatre étapes, celles qu’il doit franchir dans tout projet de recherche :

  1. Analyse préliminaire du sujet, qui lui sert à préparer une proposition de recherche et une demande de subvention
  2. La demande passe devant un comité de l’organisme subventionnaire – le chercheur est avisé si sa demande reçoit une réponse positive
  3. Le chercheur met en branle son équipe sur le terrain, recueille des données, en fait l’analyse.
  4. Rédaction des articles scientifiques qui font état des découvertes, des résultats de l’analyse. (Les articles sont soumis aux comités de lecture et l’acceptation des publications est signifiée au chercheur le cas échéant. La parution comme telle se fait ensuite des mois plus tard.) La présentation de ces analyses lors de colloques ou de congrès peut parfois présenter l’avantage de raccourcir un peu les délais de communication.

Plusieurs années se seront écoulées entre les étapes 1 et 4. Manifestement, ce modèle est peu efficient pour permettre à des chercheurs et chercheuses d’amener le point de vue des scientifiques sur des sujets d’actualité. Le modèle traditionnel demeure la voie royale essentielle dans la recherche universitaire. Ce mode assez rigide est celui imposé par la diffusion du savoir scientifique, sa reconnaissance et son évaluation par les pairs, mais il ne suffit plus dans bien d’autres domaines où ce savoir a maintenant un rôle à jouer.

Heureusement, à l’ère de l’Internet, il y a de plus en plus de moyens alternatifs pour l’implication de scientifiques dans des sujets où leur expertise peut apporter un éclairage utile, sans les longs délais usuels : les forums de discussions entre scientifiques, les publications libres par les chercheuses et chercheurs eux-mêmes sur leur site internet personnel, ou sur celui de leur groupe de recherche. La discussion est instantanée, ouverte à tous, les commentaires sont nombreux sans aucune limite de frontières géographiques. L’évaluation par des pairs n’est pas formatée comme dans les publications imprimées, c’est un fait. Cela se compare plutôt aux communications orales lors de congrès, avec l’avantage que l’accès est universel et le « temps de parole » pour questionner ou commenter n’est pas limité à quelques minutes.

On pourrait aussi comparer la publication sur Internet aux séances d’affiches (posters) qui se tiennent lors des congrès. Mais, dans ces séances, les commentaires sont verbaux, ils ne sont pas ajoutés au bas des présentations. Cela se comparerait plutôt à un affichage sur Internet où l’auteur ne permettrait pas l’affichage des commentaires reçus. En bref, la communication par la publication libre sur Internet est très avantageuse, car elle permet tous les échanges et n’est pas confinée à une présentation ponctuelle dans un lieu de rencontre limité à trois jours de congrès.

La publication libre amène évidemment le risque de voir se publier n’importe quoi. Cela fait partie de la réalité de l’Internet, mais comme la publication est ouverte aux critiques, cet inconvénient n’est pas suffisant pour lui enlever sa valeur et ses avantages intrinsèques. Sachant qui publie, quelle crédibilité il ou elle acquiert, à quel groupe d’intérêt il ou elle est lié, la communication scientifique est située dans son contexte; les « faussaires » sont assez vite démasqués.

Cette nouvelle voie de communication scientifique est particulièrement pertinente à une catégorie de personnes : les chercheuses et chercheurs retraités. Il y a dans le bassin des personnes retraitées des expertises incommensurables. Ce n’est pas parce qu’on quitte son poste universitaire que le cerveau cesse de fonctionner. C’est vrai d’ailleurs pour tous les secteurs, pas seulement chez les universitaires. Libres de contraintes de carrière, du cadre rigide des demandes de subventions, bien des chercheuses et chercheurs retraités peuvent mettre au service de la société leur expertise. Privées des ressources des chercheurs et chercheuses en poste, les personnes à la retraite ne sont pas sans moyens pour autant.

Personnellement, j’ai réalisé depuis quatre ans qu’en y mettant l’effort (et les milliers d’heures requises), il est possible de réaliser une recherche valable et utile, avec comme seul moyen du temps et un ordinateur personnel. L’outil permet de communiquer de façon très large avec bien des collègues qu’on joint spontanément par l’intérêt commun du sujet de la recherche. Dans une carrière de professeur-chercheur universitaire actif, la recherche n’est qu’un des deux volets, l’autre étant l’enseignement. Ce deuxième volet n’est pas naturellement présent dans le cas d’une personne retraitée, mais, pour ma part, j’ai trouvé indispensable d’associer à mes recherches une activité importante de vulgarisation scientifique. Depuis trois ans, je communique mes recherches par Internet, à la fois dans des documents techniques avec toutes les références scientifiques et par des documents de vulgarisation de la géologie et de la géotechnique.

J’ai constaté pour ce deuxième volet que le nombre de personnes rejointes en trois ans est plus de dix fois supérieur au nombre total d’étudiants et étudiantes qui ont assisté à mes cours en 25 ans de carrière. Sans compter les personnes fort nombreuses qui se sont déplacées pour assister à mes conférences, ni celles rejointes par les autres médias (télévision, radio, journaux).

Les chercheuses et chercheurs, retraités ou encore en poste, doivent accorder à la vulgarisation scientifique une attention plus grande que par le passé. Le grand public s’intéresse à plusieurs dossiers et s’y implique. Il y a une grande soif d’accéder aux données et aux connaissances scientifiques. Les dossiers dans lesquels l’information scientifique a un rôle important à jouer dans les décisions politiques ne peuvent être traités par les chercheurs et chercheuses sans un complément efficace de vulgarisation scientifique auprès de toutes les personnes impliquées et intéressées, ce qui inclut les groupes citoyens.

Pour les professeures-chercheuses et professeurs-chercheurs retraités, j’ajouterai ceci : la société nous a privilégiés en nous fournissant les moyens d’étudier puis d’œuvrer dans une belle carrière; nous lui sommes redevables et devons continuer à contribuer à la diffusion des connaissances scientifiques. C’est du moins la forme de bénévolat que j’ai choisie pour l’étape de la vie où je suis rendu.

Références

Bisson, André, Bernard Landry, Éric Forest, Françoise Bertrand, Johanne Desrochers, Joseph Facal, Michel G. Hudon, Monique Jérôme-Forget, Serban Teodoresco, Simon Prévost et Yves-Thomas Dorval (2014), Pour un Québec plus énergique. Manifeste pour tirer profit collectivement de notre pétrole. En ligne à http://www.petrolequebec.ca, consulté le 18 août 2014.

Carsted, Douglas J., Suryanarayana Karri et Alexey Romanov (2011), Resource assessment of the Macasty formation in certain petroleum and natural gas holdings on Anticosti Island, rapport réalisé par Sproule pour Petrolia Inc. et Corridor Resources Inc. En ligne à http://www.petroliagaz.com/imports/medias/pdf/rapports-financiers/2011-rapport-51-101-anticosti-en.pdf, consulté le 18 août 2014.

Sites de diffusion et de vulgarisation :
http://rochemere.blogspot.ca
http://www.facebook.com/gazdeschiste2
http://www.facebook.com/gazdeschiste
http://www.facebook.com/PetroleDeRocheMere
http://www.facebook.com/DebatScientifiqueGazDeSchiste

Pour citer cet article :

Durand, Marc, 2014, « L’information scientifique et les médias dans le débat sur le gaz de schiste », Science ouverte volume 1, https://www.scienceouverte.com.ulaval.ca/?p=454.

 

 

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